Dessinatrice de presse et d’humour, Catherine Beaunez a été parmi les premières femmes de sa profession en France. Depuis toujours elle pose un regard de femme libre et de militante, sans complaisance ou fausse pudeur, sur les rapports hommes-femmes ou le sexisme persistant de notre société.
Malgré la censure à laquelle l’a souvent exposée sa plume mordante, elle a collaboré à une centaine de journaux par delà les frontières, et publié six albums traduits dans plusieurs langues.
Nous étions honorées de la compter parmi les autrices participantes du salon 2021, et la remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

Catherine Beaunez

Salon des Écrivaines : Qu’est-ce qui vous a conduit vers le dessin de presse et d’humour ?

Catherine Beaunez : Une propension naturelle à voir la vie sous le signe de l’humour. Je ne savais pas au départ que ce regard de femme sur la vie m’amènerait vers un positionnement féministe. Un voyage au Québec, où les femmes sont moins sous le joug des hommes, m’a permis de trouver mon personnage, mon alter ego.

Les réactions machistes des directeurs dans la presse française m’ont encouragée à lutter pour exister. Mon personnage, une femme célibataire exprimant ses désirs, n’était pas légitime. Où étaient son mari, ses enfants ? Exister, penser par soi-même, impossible ! Récemment, j’ai entendu les mêmes arguments dans un magazine féminin avec la nouvelle injonction : « Pas d’amant ?… impossible ! »
Bref, mon personnage échappe aux normes.

En rejoignant l’Association des Femmes journalistes, j’ai compris que dans le milieu de la presse sexiste, je n’étais pas seule a être censurée. Mes dessins se sont affirmés plus féministes, tout en gardant une distance car les femmes et les féministes ont aussi leurs contradictions. Tout ça est une mine pour l’observatrice que je suis !

S.d.É : Comment vous êtes-vous imposée dans un monde professionnel masculin ?

C.B. : Reiser m’avait dit : « Il faut tenir 10 ans pour réussir dans ce métier.  » 45 ans plus tard c’est encore pas gagné pour moi ! J’ai commencé a être respectée lorsque j’ai abordé par le rire la question de la sexualité, versant féminin. Les collègues étaient curieux de savoir ce qu’il y avait dans la tête d’une femme.

Nous étions deux-trois dessinatrices de presse, des pionnières. Les plus jeunes sont arrivées 20 ans plus tard, formées par Charlie Hebdo, et plus politisées. Peu inspirées par le féminisme et voulant se sortir du ghetto de leurs mères, sauf que les réalités de la vie les rattrapent maintenant. De temps à autre dans leur production, apparaît un dessin plus offensif sur les inégalités femmes-hommes.

S.d.É : Quelles formes de censure avez-vous rencontrées ?

C.B. : Avec #Metoo, l’horizon semble s’être ouvert ; mais j’ai encore le sentiment d’être marginale dans un pays latin et conservateur ou le sexe, exprimé par une femme, reste tabou. J’ai plus de succès dans les pays du Nord, plus libres et protestants, et plus de latitude dans mes albums et dans l’autoédition. Mais la censure est toujours là, l’autocensure pas loin non plus.

Catherine Beaunez - On les aura !

En 2000, pour le passage à la parité, j’avais sorti un livre sur la place des femmes en politique, écarté par les libraires. C’est aujourd’hui le livre que je dédicace le plus dans les salons.
On les aura ! a vu le jour au bout de 8 années de démarches auprès des éditeurs. Leurs arguments : Les femmes n’ont pas d’humour, Les femmes ne s’intéressent pas à la politique… Maintenant, des gamines me disent fièrement : « Plus tard, je serai présidente de la République ! » Espérons que leur entourage soutiendra leurs ambitions.

S.d.É : Avec quels collectifs avez-vous travaillé ?

C.B. : J’ai toujours avancé seule sauf soutenue par les associations féministes. Je me suis liée à Créatrices BD contre le sexisme pour encourager la percée des femmes dans la BD. J’ai reçu récemment un « Coup de chapeau » du jury Artemisia pour mon parcours de dessinatrice.

J’ai aussi rejoint Cartooning for Peace, un collectif international engagé pour la liberté d’expression. En présentant dans ce cadre mon métier devant des lycéen.ne.s, j’ai découvert une autre discrimination : celle de l’oral. Certains jeunes, mal à l’aise avec leur image, ont parfois une grande profondeur de vue et expriment en un dessin des idées justes, fortes et sensibles.

Catherine Beaunez - On baise ?

Moi-même, tout en étant directe, je revendique la nuance. La combativité n’empêche pas la bienveillance, la causticité s’allie souvent à la tendresse.
J’ai eu l’occasion de conjuguer toutes ces nuances et ces paradoxes dans mon dernier album, On baise ?
Cette chronique du confinement du printemps 2020 promet un remède, un seul : l’humour. Rien de tel pour renforcer les défenses immunitaires !

L’album peut être commandé sur ce lien. A noter que sur chaque exemplaire vendu, je reverse 1 € au personnel soignant.


Bibliographie sélective (albums BD)
BEAUNEZ, Catherine. On baise ? éd. La folle du logis, 2020
BEAUNEZ, Catherine. J’avais 15 ans en 68. distribué par l’autrice, 2018
BEAUNEZ, Catherine. On les aura ! distribué par l’autrice, 2001
BEAUNEZ, Catherine. Liberté chérie. éd. Albin Michel, 1992
BEAUNEZ, Catherine. Je suis une nature. éd. Glénat, 1989
Son site web catherinebeaunez.net
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