Plusieurs collégiens et lycéens de l’Aunis, dans le cadre du salon des écrivaines 2022, ont participé au Concours de Nouvelles et poésies sur le thème : ‘Les femmes et les sciences’
Nous en publions quelques uns car leur qualité littéraire, leur message d’amour et d’espoir ainsi que la profonde réflexion qui les traverse, méritent d’être ainsi connus et reconnus !

Manier les étoiles fait-il de nous des dieux ?
Maxime PAYNAUD Surgères Lycéen 1ère

I
« Prénoms, nom, nationalité ?
-Mélissa Sirena Nolta, décalanaise.
-Date de naissance, lieu de naissance, âge en année standard ?
-06/06/38601, née dans la maternité des premiers colons à Aléola sur Décalan, trois-cent-treize ans.
-Métier exercé avant le concours ?
-Je travaillais pour la Délégation des Énergies Atomiques en tant que physicienne nucléaire spécialisée en fusiologie.
-Très bien.
Mélissa se tenait bien sagement sur sa chaise couleur océan. Son cœur battait fort dans sa poitrine, ses mains étaient moites mais elle ne tremblait nullement. Il faisait sombre dans la salle oblongue, presque noir si ce n’est la faible lueur d’une Voie lactée verte, violette et bleue marine scintillant sur le plafond. Deux personnes étaient assises devant-elle, un homme et une femme d’après leur silhouette incertaine. Le premier regardait sa partenaire, la lumière crue du terminal informatique devant eux faisait danser des ombres sur leurs visages fantomatiques. Soudainement, la femme surgit du silence avec une voix nasillarde.
« Mademoiselle Nolta, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
-Je pense le savoir mais je crains de me faire des idées.
-Mélissa Sirena Nolta, j’ai l’honneur de vous révéler qu’à la suite de vos évaluations de qualification et des épreuves technopoliennes auxquelles vous avez participé, vous avez remporté haut la main le titre honorifique. Sur les trois cent mille participants vous êtes le vainqueur avec un score de 99.82 %. Vous devenez donc officieusement la plus jeune directrice de la Sous-Institution de l’Énergie. Toutes mes félicitations. Votre investiture aura lieu le mois prochain suite à quoi vous prendrez la tête de tout le secteur de l’énergie.
Elle ne fit aucun geste qui aurait pu faire penser à une explosion de joie. Elle resta assise là durant deux longues minutes et ne dit pas un seul mot. Elle jubila en silence puis se leva, salua les deux annonceurs et partit de la pièce ténébreuse. En sortant elle ne se doutait absolument pas qu’elle venait de prendre le plus grand tournant de son existence.

II
La Technopole était l’hyperpuissance politique la plus complexe créée par l’homme. Elle détenait à elle seule les trois quarts du pouvoir temporel de l’humanité. Cette influence s’était amassée durant trente longs millénaires et s’était étendue dans tout le bras d’Orion. Cette méta-organisation regroupant toutes les institutions scientifiques, économiques et sociales avait rejeté fermement le régime obsolète qu’on nomme démocratie. Elle le remplaça d’ailleurs par une technocratie à régime méritocratique. Cela lui permettait d’avoir toujours les meilleurs en haut d’une pyramide hiérarchique finement huilée et jugée parfaite par la plupart des personnes. Et c’est dans les hautes sphères de cette dite société que se retrouvait Mélissa Nolta, huit heures avant son investiture officielle. Ensuite, elle deviendrait la femme ayant atteint le poste de directrice de la Sous Institution de l’Énergie le plus rapidement, au terme de seulement deux siècles de labeur.
Elle reprit ses esprits encore dans le vague d’un trop plein d’anxiété. Il faisait beau derrière la longue baie-vitrée de son appartement au quatre-vingtième étage. Encore une fois, elle était assise dans un siège adaptable de couleur bleu clair et aux dorures finement tracées sur les arrêtes du mobilier. Elle se scruta dans le miroir à la recherche d’une imperfection dans son maquillage.
Ses yeux étaient d’un bleu si pur que même deux diamants auraient eu l’air pâle à côté. Autour de ses paupières charbonneuses, ses cheveux bruns amples et ondulés ruisselaient le long de son cou et finissaient en éclaboussure sur ses épaules nues. Ses lèvres pleines qu’on avait repeint avec un rouge de grenade se tordaient en un sourire qu’elle essayait de rendre naturel. Il fallait qu’elle soit impeccable pour l’heure H.
« C’est bon je l’ai ! hurla une voix désincarnée dans l’une des gardes robes de la nouvelle directrice.
-C’est pas trop tôt Julia !
-Va brûler dans le soleil espèce d’ingrate !
La femme revint avec un magnifique diadème plaqué or, le long de l’armature duquel des dizaines de roses se profilaient et se mouvaient. Elle le posa sur le crâne de Mélissa.
-Voilà, là tu es parfaite, murmura-t-elle avec un intense sourire de fierté.
Julia Yela était grande, un mètre quatre-vingt-cinq, une taille totalement normale au vu de son adaptation génétique à la gravité décalanaise sur plus de cent-cinquante générations. Elle avait les pupilles roses, une frivolité esthétique que sa culture natale acceptait et un visage maigre et anguleux tout comme sa corpulence. Mélissa et elle étaient nées toutes deux il y a maintenant trois-cent-treize années sur Décalan. Elles n’avaient pas la même lignée génétique, ce qui expliquait leur différence de physique. Mélissa avait gardé une taille d’un mètre soixante héritée de sa mère elle-même originaire de Duostélée. Mais l’apparence et les adaptations environnementales n’eurent aucune incidence sur leur amitié tricentenaire.
« On dirait une véritable déesse antique, continua Julia.
-Merci de m’avoir habillée. Je pense que ce sera suffisant.
-Avec un maquilleur automatique le résultat aurait été plus réussi tu sais ?
-Je n’aime pas les machines, je préfère le contact humain. Mais tu es trop associable pour comprendre.
-T’as sûrement raison. Pas trop anxieuse pour ce soir ?
-A ton avis ? Tu sais presque lire dans mes pensées Julia. De quoi j’ai l’air ?
-Je dirais que tu es terrorisée.
– Mais encore ?
-Tu es pétrifiée à l’idée de rencontrer le directeur. Même encore plus que de prononcer un discours devant cent mille personnes ce soir.
-Non mais tu l’as vu cet Overon Terence ? Il est venu de Proxima seulement pour me voir. C’est insensé !
-Vous êtes exceptionnelle ma chère amie, psalmodia Julia. En dix mille ans d’existence, jamais ta Sous-Institution n’a accueilli une si jeune femme. Ce n’étaient que des vieux fossiles.
-Des vieux qui ont tous l’air d’avoir vingt ans.
-Comme tout le monde…comme tout le monde…
Mélissa se leva, laissant apparaître devant le miroir en cristal la magnificence de sa robe blanche et or à textile trans-chromatique. Elle embrassa le cuir chevelu blond de Julia puis dévala les trois marches en marbre de son salon pour se poster devant l’immense baie-vitrée. Le soleil de type G2 était haut dans le ciel. La mégapole de quarante millions d’habitants d’Aléola se tenait devant les yeux de Mélissa. Les gratte-ciels étaient tous de mode architecturale dite Neo-Bio, on la reconnaissait par l’aspect organique des bâtiments mêlé à la haute technologie technopolienne. La mer était perceptible derrière la masse artificielle des tours. Le double estuaire d’Aléola se jetait là-bas. Au loin une navette Trans-Atmosphérique décollait dans un triple bang sonique vers les cieux, sûrement à la recherche d’un astronef commercial. Sur les trois lunes de Décalan, deux étaient visibles comme des croissants bleuis par l’atmosphère suroxygénée de la planète. Mélissa surplomba de son regard une ultime fois la ville, soupira et s’empressa de parfaire encore son apparence déjà parfaite.

III
Overon Terence était ce qu’on appelait couramment le sacro-saint chef de l’Institution Technopolienne de la Connaissance Scientifique. Il acquit le titre de directeur il y a à peine un siècle lors de la démission de sa prédécesseur. On lui avait attribué un Indice d’Intelligence de 135, soit amplement supérieur à la moyenne de 100, d’ailleurs son parcours révélait très bien cette particularité. Son origine hectoliséenne lui donna une corpulence massive, une musculature développée, une taille similaire à celle de Mélissa et une peau d’ébène. Il arborait constamment un visage de faucon prêt à se ruer sur sa proie, paradoxalement sa coiffure exubérante le rendait comique.
Le point de rendez-vous avait été choisi par lui-même, au bord du fleuve Aléola qui donna son nom à la ville qui la bordait. L’eau aussi claire que le cristal coulait lentement vers l’estuaire est. D’immenses tours, toutes excédant les deux cent mètres, rendaient le paysage écrasant. Des aéroplanes solaires monoplaces circulaient avec lassitude dans le ciel bleu infini.
Sortant peu à peu des avenues bondées, Mélissa atteignit enfin les parcs luxuriants et son gazon parfaitement taillé. Sa robe immaculée aux reflets dorés, parfaitement à la mode, se distinguait de la masse informe et grouillante de toute la plèbe environnante. Son pouls accéléra lorsqu’elle vit le directeur l’attendre les bras croisés avec son petit assistant rouquin.
« Mademoiselle Nolta ! gronda le très-haut-fonctionnaire. Je suis ravi de vous rencontrer enfin !
-De même Monsieur le Directeur. Votre voyage s’est déroulé selon votre convenance ?
-Oui. Trois jours de trajet entre ma Proxima et votre Décalan. Une année-lumière par heure, croyez-moi, lorsqu’on a vécu mille-six-cent années on se rend compte des évolutions en terme de vitesse. Mais je ne vous ai pas conviée ici pour entendre les pensées d’un vieil homme, marchons un peu ma chère.
Le vent iodé venait flatter leurs narines, Mélissa ne le ressentait même plus. Overon, lui, était transporté par cette odeur peu commune sur son monde natal.
« Mademoiselle Nolta, j’aimerais déjà vous dire que je suis subjugué par votre parcours, à ma connaissance personne n’a atteint le rang de directrice de Sous-Institution en moins de quatre siècles.
-En fait, si, Lio Alberti devint directeur de la S.I des Prédictions Économiques il y a… neuf-mille-deux-cent-trente-deux ans, à l’âge de cent quatre-vingt-trois ans.
-Impressionnant, je l’ignorais, merci. Si j’ai demandé à vous rencontrer c’est pour vous prévenir de la pression que vous aurez à subir tant de vos subalternes que de ceux qui sont au-dessus de vous.
-La pression est mon alliée. Si ce n’était pas le cas je n’aurais jamais pu atterrir à ce rang.
-Laissez-moi vous citer quelques chiffres. Vous aurez à gérer le secteur de l’énergie, donc la source de vie d’une société regroupant un million de mondes et plus de quatre-vingt-mille-milliards de personnes. Vous êtes la détentrice de plus de dix-puissance vingt-quatre watts. Assez pour vaporiser n’importe quelle planète.
-Je le sais.
-Et vous êtes anxieuse à cette idée ?
-Nullement, j’ai déversé ma sueur et signé pour arriver à ce poste, je me sens prête et croyez bien que je mériterai mon grade.
-Très bien, c’est ce que je voulais entendre.
Alors qu’ils continuaient à se promener en silence, regardant quelques barques blanches circuler sur l’eau translucide, Mélissa décida d’aborder une nouvelle fois le grand Directeur.
-Monsieur, aurais-je du temps libre pour perpétuer mon travail de scientifique ? En déléguant suffisamment mon travail, je pourrai y arriver n’est-ce pas ?
-Mademoiselle Nolta, j’apprécie sincèrement votre entrain pour les découvertes et la recherche mais soyez sérieuse, il est impossible que vous perpétuiez vous-même un travail scientifique avec vos heures de supervision. Vous êtes à votre grade pour observer, commander et comprendre, pas pour construire des équations. Croyez bien que j’en suis le premier désolé mais je suppose que c’est un travail perdu d’avance. Nous, les hauts-fonctionnaires, ne sommes plus des scientifiques, nous sommes au-delà. La recherche nous fait avancer et nous permettons à la recherche de faire des avancées.
-Et si j’y parviens ?
-Alors je vous acclamerai durant des siècles. Je persiste à dire que c’est strictement absurde de même y songer, mais nous verrons.
-Nous verrons Monsieur Terence !

IV
La passation des pouvoirs sous-institutionnels se déroula à merveille le soir succédant la première rencontre de Mélissa avec Overon Terence. Elle avait prononcé un magnifique discours devant une foule de cent-mille personnes accumulées sur une plate-forme flottante sur l’estuaire ouest d’Aléola. La jeune Directrice eut du succès, l’audimat se compta à échelle d’un milliard sur les dix mondes du Primus et plus particulièrement sur son monde natal. Les lumières dorées des feux d’artifice, des explosions nucléaires contrôlées en orbite basse et les spectacles pyrotechniques résonnaient toujours dans son esprit. Jamais elle ne détint autant de notoriété que cette nuit-là. Des milliers de personnes lui réclamant des autographes, des centaines de prétendants parfois maladroits lui jurant qu’ils l’aimaient… Dieu seul aurait mérité qu’on l’acclame ainsi !
Mélissa se retira de sa douce rêverie. Des étoiles pétillaient dans ses yeux de diamant, un léger sourire illuminait son visage clair comme les trois lunes de Décalan. Cela faisait seize heures qu’elle travaillait d’arrache-pied, une trop longue journée même pour elle. La fatigue s’immisçait sous ses orbites et son teint immaculé semblait plus pâle que d’habitude. Le sommeil l’emplissait comme un liquide gelé la tirant petit à petit vers les tréfonds de son inconscient. Elle se ravisa et lutta. Encore un document papier à signer, encore un décret à acter, encore quelques avis sur la production énergétique… C’était interminable. Elle avait dû aussi parlementer avec quelques fonctionnaires d’outre-monde, trouver des compromis, appeler par transmission quantique un de ces ambassadeurs trop fainéant pour prendre un astronef…
La femme tricentenaire soupira longuement, déplaçant par la même occasion quelques documents officiels sur son bureau en forme de croissant. Elle dépolarisa la fenêtre opaque devant elle et laissa le panorama se déverser dans la pièce. L’océan d’un noir d’encre, seulement illuminé par les trois lunes, s’étalait sur l’horizon, éclipsant presque les hauts gratte-ciels devant lui. Elle y alla.
Son dyoptère se posa tranquillement dans un parking distant de plusieurs dizaines de kilomètres d’Aléola. D’ici, l’immense cité de quarante millions d’habitants n’était qu’un ensemble de piquets plantés sur la frontière entre le ciel et la mer. Mélissa descendit de son véhicule et marcha longuement sur le littoral de sable doré.
Les trois luminaires dans la voûte étoilée éclairaient la tenue ample et bleutée de la femme. Des vagues s’écrasaient sur la jetée et venaient éclabousser ses chevilles. L’eau froide la raidit mais elle continua sa route.
Dans les huit-cent-mille systèmes conquis par l’homme circulaient un million de mondes habités. Tous faisaient partie de l’Espace Interstellaire Technopolien. Au cours des millénaires de colonisation une hiérarchie se bâtit entre ces astres. Les dix premières planètes et leurs alliés devinrent les Primus, l’instance interstello-politique concentrant la moitié des richesses de l’univers tandis que toutes les myriades restantes furent refoulées vulgairement au rang des mondes de la Grande Expansion. Et c’est dans ce conglomérat d’étoiles que chaque habitant de chaque agglomération de chaque continent de chaque planète dépendait indirectement de Mélissa dorénavant. Beaucoup trop de gens pour son cerveau d’humaine.
Elle s’arrêta devant un rocher et contempla la mer et ses ondes lancinantes. Les trois astres blancs dans le ciel allaient bientôt se coucher. Des myriades d’étoiles les entouraient, un minuscule point brillant à peine discernable sous la lumière exécrable des lunes était le système terrien.
Dans toute l’histoire de l’humanité on s’était reposé sur diverses techniques de stockage énergétique, de propulsion et de production. On utilisa d’abord la puissance des flammes, puis du charbon, du pétrole, du soleil, de l’atome et puis rien. Il semblait que depuis environ trente mille ans personne n’ait fait de grandes avancées… Il y avait bien des utopistes rêvant de collecter la lumière d’une étoile entière, mais la communauté scientifique jugeait l’idée irréalisable pour le moment.
Sous les yeux des sphères cosmiques Mélissa se perdit en elle-même. Ce fut d’abord une simple pensée comme il en existait des millions dans sa tête. Puis il y eut un calcul, une équation ancrée dans le noir du ciel. Des schémas illusoires flottèrent devant elle en brillant de mille feux, une explosion aveuglante retentit dans l’obscurité, un champignon atomique, des particules se bombardant, des électrons rencontrant leurs opposés… L’antimatière !
Mélissa rit aux éclats devant la splendide mosaïque dont elle était l’auteure. Ses iris bleus entrevoyaient un nouveau futur. Sans attendre elle dessina sous la clarté des lunes diverses annotations incompréhensibles bientôt effacées par la marée. L’univers se modelait dans un nouvel ordre tandis que ses minces doigts traçaient des formes entre les grains d’or du sable fin. Elle le sentait, elle le savait : rien n’était impossible pour l’esprit libre.

V
L’antimatière était une substance connue depuis l’antiquité pré-interstellaire, même depuis l’Ancien Monde. Son pouvoir résidait dans les charges inverses de ses particules combinées avec celles dites normales. De ce fait, une seule rencontre entre les deux types générait une annihilation totale suivant à la perfection l’équation préhistorique E = mc2. Même si l’énergie de production excédait de loin le réel potentiel de libération énergétique de l’antimatière, elle restait inestimable pour les astronefs long-courriers. Mais depuis plusieurs siècles, aucune nouvelle découverte ne fut effectuée à son sujet.
Maintenant Mélissa détenait la preuve du contraire ! Après de longues journées et quelques nuits sans sommeil une seule certitude était ancrée dans son esprit : Overon Terence avait tort ! Malgré son travail harassant jamais elle n’oublierait la recherche.
Ce soir-là elle était invitée chez sa meilleure amie Julia Yela et son mari Krios Paolus Yela. Ce fut d’un grand réconfort, voilà plus d’un mois qu’elle n’avait pas mangé avec quelqu’un d’autre qu’elle-même.
Le couple avait investi dans une splendide maison de campagne entre les collines de pins parasol en périphérie d’Aléola. En deux siècles de mariage ininterrompu, les amoureux battirent une relation fusionnelle si intense qu’on aurait pu avoir la certitude qu’ils communiquaient par télépathie, s’échangeant des conversations entières juste avec leur regard.
Une lumière tamisée illuminait leur repas à base de mets de la mer. Mélissa regardait avec insistance Krios, une idée derrière la tête. Comme elle, le bel homme au teint halé était physicien nucléaire. A son instar, il connaissait avec précision tous les principes régissant les atomes.
« Et donc tu me dis que tu es à l’orée d’une grande révolution de nos systèmes de production ?
-Oui j’ai vérifié mes calculs des dizaines de fois, il n’y a pas de doute.
-Tu es folle, il n’y a pas eu de grandes découvertes à ce propos depuis cinq siècles. Mais estimons que tu aies effectivement prouvé un moyen de multiplier notre génération d’antimatière par un facteur quinze, imagine les conséquences.
-Il y aura une chute des prix conséquente ! Les cours actuels l’évaluent à vingt-cinq mille le gramme, nous serons à quelques milliers ensuite.
-Mélissa, je suis d’accord avec Krios, répondit Julia. Je ne suis pas une experte mais je suppose qu’augmenter la production ne peut être que mauvais. Nous avons mis des siècles à construire un équilibre économique entre les mondes du Primus et ceux de la Grande Expansion. Construire une nouvelle norme déstabiliserait immédiatement l’ensemble. Et puis, je ne suis pas pour l’utilisation d’un tel matériau de toute manière. Quand on sait qu’un seul kilogramme peut potentiellement annihiler un continent, on s’abstient.
-Elle a raison, continua son mari.
Mélissa sentait qu’elle était acculée, à ce petit débat elle perdait. Ses calculs étaient beaux sur le papier mais dans le vrai monde était-ce envisageable pour le moment ? Elle s’en moquait, les problèmes de coûts relevaient de l’Institution de l’Économie. Ce qui comptait n’était pas les implications présentes mais futures !
-Krios, dis-moi juste si mes théories sont correctes ?
-Je suis moins doué que toi, tu le sais très bien.
-Peu importe, un coup d’œil et je te laisse tranquille.
Mélissa dégaina son hyperphone translucide comme si c’était une de ces anciennes armes obsolètes prohibées depuis si longtemps. Elle tapota longuement sur les multiples touches tactiles et ergonomiques puis transmit ses travaux à Krios. Il scruta le contenu des pages envoyées sur son terminal, observant parfois Mélissa avec des sourcils hauts levés.
-Je ne peux y croire…mais tout est exact. C’est simple, élégant et parfaitement vrai sur le plan théorique. Il faudra que je réunisse une équipe de physiciens et que j’alerte la communauté scientifique. Ça peut fonctionner !

VI
Mélissa haïssait les bureaux. Il y avait quelque chose de viscérale dans cette relation qu’elle entretenait avec son mobilier. Lorsqu’on avait un esprit aussi arborescent qu’elle, il était difficile de rester cloîtrer dans une seule pièce toujours agencée de façon à augmenter la productivité. Devant elle, deux terminaux informatiques connectés au réseau quantique interstellaire, des piles de feuilles, des stylos et une table en bois où était ancré un écran tactile. Tout le confort d’une haute-fonctionnaire en somme. Dans l’absolu tout était convenable, mais détestant en général les signes de pouvoir, elle ne supportait pas cette pièce.
« Un terminal quantique vaut plusieurs centaines de milliers, ils sont fous, c’est une aberration » marmonna-t-elle en envoyant un nouveau décret vers tous les mondes.
Ses yeux bleus ciels étaient dans le vague : tant de responsabilités, tant d’idées à construire, tant de mœurs à déconstruire… Elle rêvait d’un nouveau monde, d’un nouveau ciel même, où la diversité primerait enfin, où les cultures en gestation sur tant d’astres prendraient enfin leur essor, loin de l’hégémonie des Primus. Dans son esprit en pleine divagation elle entrevoyait une fédération bienveillante permettant une meilleure cohésion et de meilleures relations diplomatiques profitables à tous les partis… Mais elle n’avait pas le pouvoir ni la réelle certitude que tout le monde accepterait son utopie.
« Un homme souhaite vous voir Mademoiselle Nolta, dit la voix impersonnel de l’Intelligence Artificielle inhérente à son bureau.
-Fais le rentrer.
Effectivement, un joli garçon aux traits bronzés, cheveux bouclés, yeux verts, lèvres pulpeuses, sortait enfin du couloir verdâtre d’où il errait : Krios Paolus Yela. Dans ses iris une incroyable nouvelle se dessinait. Voilà des mois que son équipe et lui travaillaient d’arrache-pied sur les propositions de Mélissa. Des milliers d’heures dépensées dans les méandres des noyaux atomiques, des myriades de minutes à nager dans l’océan des particules subatomiques… Cela dépassait l’entendement du peuple mais il existait des personnes qui aimaient se plonger dans ce type d’expérience.
« Grande nouvelle pour vous, très chère Directrice sous-institutionnelle, déclara formellement Krios.
-Oublie tes palabres idiotes tu veux ?
-Compris ! Mon équipe a fait une excellente découverte cheffe. Les premières expériences sont concluantes. Il est possible de séparer les antiparticules virtuelles de…
-Je connais la théorie, dis-moi, est-ce que les résultats concordent avec les calculs ?
-Absolument. Aucun écart n’est enregistré, un ordinateur n’aurait pu faire mieux que toi. C’en est même insolent !
-Merci, et excellent travail d’ailleurs. Je veux qu’on vous accorde une promotion. Est-ce que tu penses que je devrais en parler aux instances supérieures ?
-Je n’ai pas l’accréditation pour décider de telles choses. Je suis seulement un physicien et un petit ingénieur de Sous-Directorat.
-Bon…Comment va Julia ?
Lorsqu’il fut reparti Mélissa n’avait qu’une idée au fin fond de sa psyché : avertir Overon Terence, cet homme trop haut et trop étrange pour être compris par le commun des mortels. Il y a maintenant deux mois il lui avait dit une seule chose : « Mademoiselle Nolta, j’apprécie sincèrement votre entrain pour les découvertes et la recherche mais soyez sérieuse, il est impossible que vous perpétuiez vous-même un travail scientifique avec vos heures de supervision. »
« Dans tes dents vieillard ! ria-t-elle.
-Voulez-vous que j’envoie ce dit message à Monsieur Terence mademoiselle Nolta ? répliqua l’I.A.
-Non idiot. Active juste la communication avec le Directeur de l’Institution de la Connaissance sur Proxima.
-Il sera trois heures du matin dans son fuseau horaire. Êtes-vous sûre ?
-Ça lui fera les pieds. Appelle !
La communication quantique traversa instantanément la vingtaine d’années-lumière de vide séparant les deux mondes. Aucune limite physique ne put arrêter le flux d’informations hors de prix entre ces univers si différents, séparés d’un tel colossal volume de néant.
Quelques dizaines de secondes défilèrent puis la baie-vitrée du bureau s’assombrit petit à petit, passant de la clarté du verre à l’opacité de l’obsidienne. Un visage fatigué apparut sur les membranes internes de la vitre. Les lumières de la salle changèrent du blanc éclatant à l’ocre tamisé, Overon Terence bailla puis reprit consistance.
« Diantre ! Pourquoi m’appelez-vous à une telle heure, Mélissa ?
-Monsieur le Directeur, je suis navrée de vous sortir du sommeil si tôt mais j’ai une grande nouvelle à vous annoncer !

VII
Lorsque l’illustre Directeur de l’Institution Technopolienne de la Connaissance Scientifique proposa à Mélissa de participer au congrès scientifique décennal de Proxima, elle ne put qu’accepter.
Elle songeait à l’instant de stupéfaction qu’avait subi Overon Terence, l’un des humains les plus puissants de l’univers… Son regard hagard, sa bouche béante et cet infime instant d’incompréhension presque impossible à faire surgir chez un gradé… elle souriait en y repensant.
Lorsque la Navette Trans-Atmosphérique se jeta corps et âme dans le vide, fendant le noir avec une accélération écrasante, la jeune femme jeta un ultime coup d’œil au hublot sur sa gauche. Elle avait accompli un voyage de trois jours depuis Décalan jusqu’à Proxima, supportant une totale apesanteur puis une gravité centripète lui donnant la nausée, maintenant elle survolait la face cachée de la capitale interstellaire.
Proxima était le monde le plus influent de l’Espace Interstellaire Technopolien. Si la planète natale de Mélissa restait le centre économique, l’autre devait être le saint sanctuaire politique. Dotée de plus de cent cinquante milliards d’habitants elle était aussi l’astre le plus urbanisé de l’univers. Et maintenant Mélissa entrevoyait le double soleil proximéen se dessiner sur l’horizon.
Lorsque la navette Trans-Atmo se posa automatiquement à côté de l’astroport principal, l’après-midi était déjà bien entamé. Quand elle toucha le sol et manqua de tomber en sentant la pesanteur sous ses pieds, Mélissa se fit assaillir de toutes parts par une armée de journalistes. Elle les salua par un lever de main et sourit de toutes ses dents. Un petit homme rouquin aussi frêle qu’une branche d’arbre vint à sa rencontre.
« Mademoiselle Nolta ? Je suis Slaméné Von Karparov, l’assistant de Monsieur Overon Terence. Il désire que je vous emmène directement au congrès décennal. Les discours commenceront dans moins d’une heure. Un dyoptère nous attend devant vous. Et puis…balancez quelques mots à ses médias affamés. »
Les tours champignonnesques défilèrent à vive allure devant le véhicule volant qui ne tarda pas à atterrir sur un balcon au cent-vingtième étage du bâtiment du congrès. Mélissa croisa son amie Julia dans les couloirs accompagnée de Krios. Ils se perdirent de vue. Au niveau d’une jonction entre trois corridors écarlates elle vit aussi Overon qui discutait avec un homme tout à fait étrange.
« Qui est-ce ? demanda Mélissa à l’adresse de Slaméné.
-L’organisateur du congrès ainsi qu’un milliardaire terrien, un certain Monsieur Ptérélions. Mais venez, ne perdons pas de temps, ça commence dans moins de cinq minutes.
Les heures défilèrent aussi vite que dans un rêve, de façon aussi irréelle et captivante. De grands scientifiques, économistes, ingénieurs, psychologues passèrent devant une foule de hauts-fonctionnaires distingués. Chacun était habillé en tenue chic, parfaitement à la mode proximéene du moment.
Mélissa sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine, la sueur perlait sur son front puis disparaissait aussitôt grâce à son maquillage hydrophobe. Slaméné lui révéla qu’elle passerait d’un instant à l’autre, au même moment Julia apparaissait. Remarquant sa magnifique tenue bleue marine garnie de dorures elle lui lança :
« On dirait une déesse antique.
-J’ai l’impression que tu ne me vois que comme telle ma chère amie.
-Parce que c’est le cas ! Tu démolis tout ce que l’on croit savoir sur le cosmos, l’ensemble de la Technopole t’acclame, tu manies les étoiles qui éclairent notre civilisation Mélissa !
-Merci, t’es un amour. Bon je crains qu’on ne m’appelle maintenant. Souhaite-moi bonne chance !
-Tu n’en as pas besoin.
Mélissa gravit les escaliers et franchit la zone visible de l’estrade. Une immense banderole rouge et or représentant l’emblème technopolien flottait dans le vide, un petit pupitre en argent l’attendait au centre. Elle avança avec flegme, souriant comme si sa vie en dépendait, observant l’organisateur du congrès avec nonchalance. Le temps ralentit, l’éther autour d’elle s’opacifia, elle inspira et commença…